Du 30 septembre au 28 octobre 2001

Patrick John Buffe,
photographe et journaliste,
est établi depuis 1989
en Amérique latine.

Actuellement au Mexique,
il est correspondant
d'agences européennes,
de la Tribune de Genève,
de Swissinfo et de Radio
France Internationale.
Il fait partie des fondateurs
de FOCALE, il est membre
photographe de l'association.

Depuis que j'ai quitté l'Europe pour l'Amérique latine il y a douze ans déjà, j'ai entamé un long voyage qui semble m'avoir fait définitivement perdre le Nord. Durant toutes ces années passées en terres australes, les hasards de la vie et un attrait inexplicable pour les marginaux m'ont amenés à suivre un itinéraire incertain mais souvent sans issue. Car leur parcours les a conduits, hier comme aujourd'hui, dans un monde à part, en équilibre entre la vie et la mort.

C'est ainsi que je suis allé à la rencontre des victimes de maux qui les ont exclues de la société: à Sào Paolo, j'ai croisé le regard de porteurs du sida doublement marginalisés, parce qu'ils proviennent de la rue qui les en expulse dés qu'ils sont touchés par le virus; à Montevideo, j'ai poussé la porte d'une institution psychiatrique où les fous m'ont entrouvert leur univers dominé par un dérèglement de tous les sens; enfin, sur une île du Rio de la Plata, j'ai cherché les traces fantomatiques d'immigrants mis en quarantaine de la fin du XIXème au début du XXème siècle..

Loin de tout exotisme latino-américain, ces images témoignent des espoirs perdus de la douleur et de la souffrance des laissés-pour-compte. Elles se veulent également une ouverture sur des mondes que l'on cherche trop souvent à occulter, là ou ailleurs. Mais peut-être ces photos racontent-elles tout simplement l'histoire de ceux qui, pour la plupart, ont entamé un voyage... sans retour.


VOYAGES SANS RETOUR
       La Nef des Fous      

La meilleure manière de surmonter les craintes ancestrales que suscite toujours la folie est de pénétrer dans cet univers où évoluent schizophrènes, autistes, oligophrènes, trisomiques ou psychopathes... Les uns se croisent sans se voir, certains passent leur temps couchés à même le sol, d'autres vivent prostrés dans un coin. Personne ne prête attention à ce qui se passe dans les alentours. Chacun est bien trop affairé à gérer son propre monde dans lequel nul autre ne peut entrer. Toute tentative d'interférence risquerait d'ailleurs de provoquer une montée soudaine d'agressivité conduisant rapidement à un dérèglement de tous les sens.

Cependant, même au milieu de tels débordements, l'anormalité suit son cours. Les acteurs de ce drame insensé vaquent à leurs affaires: Léo fixe ses compagnons de ses yeux hagards qui cherchent irrémédiablement à comprendre; Fabian garde la bouche ouverte comme pour dire une parole que jamais il ne parvient à prononcer; Coco regarde le plafond en lançant des cris plus proches des borborygmes que des mots; quant à Daniel, il ne parvient pas à interrompre les gestes compulsifs de ses mains, qui dessinent sur les murs des ombres portées exprimant les tourments de sa folie. De cette folie qui trouve toujours à s'embarquer dans cette nef des fous dont j'ai un jour poussé la porte pour ne plus la refermer.

A la manière d'un voyage initiatique sur des eaux incertaines, je suis ainsi allé à leur rencontre pour tenter de savoir qui ils étaient et dans quel monde ils évoluaient. Un monde que j'ai cherché à restituer par le biais de la photographie, suivant en cela les préceptes de Michel Foucault selon lequel "c'est dans l'espace de la pure vision que la folie déploie ses pouvoirs".

Toutes les photos ont été réalisées à Montevideo, Uruguay, derrière les murs du " Pequeño Cottolengo - Don Orione",
une institution privée qui recueille les handicapés mentaux
et physiques les plus démunis.


 

VOYAGES SANS RETOUR
SÉQUENCE SÉROPOSITIVE


Depuis ma rencontre avec Raquel, Noeli, Rogerio et les autres
, le temps a passé, sans que je sache s'ils sont encore vivants. Qu'est-il advenu de Vanessa et de sa mère Teresinha, qui avait connu les vicissitudes de la rue ; de Valdivio, un Nordestin qui s'était perdu dans le labyrinthe urbain dès son arrivée à São Paolo ; d'Elisabete, qui se demandait si elle allait transmettre le virus à l'enfant qu'elle portait dans son ventre ; et de Jesus, dit La Paloma, un travesti qui aimait à poser devant mon objectif, sans jamais parvenir à dissimuler sa détresse... ?

Car tous ceux qui vivent à Terra da Promessa - un centre d'accueil pour les porteurs du sida dans les environs de São Paolo - sont issus de la marge. Mères célibataires sans domicile fixe, prostituées, homosexuels, travestis, drogués, ils viennent se réfugier là, lorsque la rue les rejette à l'annonce de leur séropositivité.
Mais depuis qu'ils ont pu recourir à la trithérapie, leur vie a changé. Ce "coquetel" de médicaments, que les autorités brésiliennes distribuent gratuitement, leur a offert de nouvelles perspectives en sachant qu'ils allaient... vivre ! Luiza, qui avait tenté à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours, a pu désormais envisager "l'avenir". Un mot qui, pour elle, avait jusque-là perdu toute signification.

J'ai appris néanmoins que Maria Aparecida s'était éteinte quelques mois après mon passage au Brésil. Son fils Diego est aujourd'hui orphelin. C'est lui qui avait insisté pour que je photographie sa mère. Une femme déjà très amaigrie. Elle avait moins de trente-cinq ans, mais en paraissait beaucoup plus.

Le sida. Toujours lui
. Implacable.

Durant mon séjour
, plusieurs des malades que j'ai suivis dans leur quotidien sont décédés. Je me souviens plus particulièrement de Rita. Sous perfusion. Malgré la douleur, elle avait tenté d'esquisser un sourire. Elle est morte au lendemain du portrait que j'ai fait d'elle. Comme les autres patients en phase terminale, elle avait été transférée à la Casa da Paz, qui offre un lit à ceux qui, le plus souvent, n'ont eu pour sommier que les trottoirs de la ville et comme antichambre l'enfer des favelas crasseuses.
Durant ces quelques semaines passées à leurs côtés, j'ai appris à connaître ces femmes, ces hommes et ces enfants. A connaître leurs espoirs et leurs angoisses au gré des hauts et des bas de la maladie. A mesurer leur douleur et leurs souffrances au fur et à mesure de sa progression. Au travers de ces différents portraits conçus comme une séquence, j'ai tenté de montrer l'évolution de ce mal, de sa phase séropositive à la phase terminale. Avec l'intention de témoigner d'une épidémie qui n'en finit pas de faire des ravages, que ce soit au Brésil ou ailleurs.


VOYAGES SANS RETOUR
La Quarantaine


A chaque fois que je longeais les quais de Montevideo, ses formes évanescentes
attiraient mon regard. Elle m'intriguait. Elle excitait ma curiosité. Mais personne ne voulait en parler. Car son passé la condamnait.




De 1869 à 1935, des centaines de bateaux y avaient ainsi déversé leur cargaison de passagers susceptibles d'avoir contracté une maladie infectieuse.


J'ai donc décidé de partir sur les traces de ces immigrants européens que les autorités sanitaires avaient si souvent obligés à débarquer avant qu'ils ne touchent le continent sud-américain. Mais dans cette île fouettée par les embruns du Rio de la Plata, je n'ai découvert que des bâtiments en ruines évoquant son funeste passé.



Une nuit cependant
, alors que le vent gémissait dans ces vestiges insulaires, j'ai cru voir l'ombre d'un passager anonyme et entendre sa voix. Une voix en quarantaine qui, dans un murmure d'outre-tombe, venait me parler du destin que lui avait réservé l'Ile des Fleurs. Cette île maudite qui s'était un jour refermée sur ses pas chancelants...

                             Patrick John Buffe 

Un lazaret, un hôpital, plusieurs chaudières de désinfection, un cimetière et des wagonnets pour acheminer les cadavres jusqu'au four crématoire... tout avait été parfaitement aménagé pour faire d'Isla de Flores une île de la quarantaine.

 

 

 


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