Du 26 janvier au 3 mars 2002

Absences
Vietnam, 1997

Intuitions,

Même fermés, les yeux de Didier Jordan voient clair. Ils ont leur autonomie, ils voient d’avance – comme les oreilles d’un compositeur entendraient par avance le fracas d’une symphonie naissante. Non que le monde n’ait rien à leur apprendre, à ces yeux, ni que les évènements du monde leur soient indifférents.
Mais le fruit tangible de leur regard – ces photos du Vietnam – est chaque fois le résultat d’une alchimie qui s’opère entre le spectacle à l’intérieur et le spectacle à l’extérieur de leurs paupières.
Une alchimie obscure, où s’infiltre un rai de lumière, mais qui s’opère surtout loin de la bouche - et de son palais, la langue.

Sur une page de journal, ces photos tomberaient mal : elles causent trouble. Mais elles feraient tache également dans un livre d’art : elles esquivent la pause. Elles n’aspirent à autre chose , en vérité, qu’à donner un écho – un halo – à ce qui a été vu. Elles superposent aux hasards de l’univers l’ordre d’une vision. L’image d’un soleil multiplié par deux visages, sur une eau plate et noire.
Des intuitions voilà comment les appeler peut-être : à mi-chemin entre la matière brute d’une perception et l’élaboration subtile d’une idée. L’intuition que deux bras levés dans un étirement, par la grâce d’une providentielle confusion, rimeront avec deux racines déterrées, deux troncs aléatoires, les pieds d’un banc de béton, la ligne découpée d’un dallage.

 

Ou qu’une tête tranchée de cochon, confusément toujours, offrira un contrepoint significatif – moins aux têtes qui l’entourent qu’aux chapeaux qui les cachent (les coupent) ou vont les cacher.
Ainsi, d’une photo à l’autre, les compositions flirtent plus ou moins avec l’entendement, selon qu’elles organisent par exemple des contrastes balisés (l’animé et l’inanimé, l’animal et le végétal, le clair et l’obscur), ou qu’elles distillent l’abstraction – le gris informe d’un nuage, l’arrondi d’une meule à l’abri d’un mur et d’un buisson, deux trous dans la terre près de deux pans de ruines… Toutes participent cependant d’une même progressive réconciliation – la réconciliation muette entre le monde et ce que Didier Jordan en voit.



Katia Berger